Interview Populisme Démocratie

Se positionner contre le populisme – comment renforcer la démocratie ?

Une interview avec Thomas Oppermann


strassenstriche.net


Thomas Oppermann répond aux questions de #ProgressiveEurope sur le comportement à adopter face aux mouvements populistes. Le Président du groupe parlementaire de la SPD au Bundestag défend une culture du débat et revendique un État à l’écoute des besoins de ses citoyens.


Dans toute l’Europe, les partis populistes semblent gagner en popularité. Toutefois, au vu des différences marquées entre ces partis, peut-on vraiment parler “des” populistes ?

Il est important de faire la distinction entre plusieurs idéologies populistes. Dans les pays prospères d’Europe du Nord, ce sont principalement les populistes de droite qui ont du succès. Dans le Sud, plus fragile sur le plan économique, ce sont les mouvements et les partis populistes de gauche qui prennent une place importante. Néanmoins, il existe également des points de convergence. Les populistes sont unis par l’expression d’un malaise commun envers la démocratie et d’une suspicion généralisée vis-à-vis des élites. Ils prétendent être les véritables représentants de la volonté du peuple, quelle que soit la nature de cette volonté.

Quelles sont les causes de l’essor de ces mouvements ?

Tout d’abord, nous vivons une époque de transformations sociétales fulgurantes. Nos sociétés sont devenues plus hétérogènes et plus individualistes ; d’anciennes attaches et d’anciennes loyautés disparaissent lentement. Ces phénomènes affaiblissent les institutions existantes de l’État et de la société. Dans le même temps, les inégalités et les problèmes sociaux s’aggravent. L’inquiétude quant à l’avenir dans un monde globalisé et digitalisé augmente elle aussi. Ceux qui ont le sentiment d’être traités de manière injuste et qui se sente en insécurité ont tendance à être plus réceptifs au populisme.  En outre, l’État perd peu à peu son pouvoir de contrôle. Dans de nombreux domaines, il n’est plus le seul à tenir les rênes. Toutes ces évolutions ont reçu un élan supplémentaire à travers les deux dernières crises majeures, à savoir la crise financière et la crise des réfugiés. En conséquence, la démocratie traverse aujourd’hui une importante crise de légitimité.

Jusqu’à aujourd’hui, l’Allemagne a été plus ou moins épargnée par le populisme de droite. Puis l’Alternative für Deutschland (AfD, Alternative pour l’Allemagne) est arrivée. Ce parti peut-il espérer avoir du succès sur le long terme ?

Personne ne sait si l’AfD est un phénomène provisoire ou durable. Il n’est même pas encore certain qu’elle entre au Bundestag. Mais la ligne politique défendue par Alexander Gauland est très risquée : il essaie d’intégrer à l’AfD le courant nationaliste de la droite du spectre politique. Je ne pense pas qu’un “parti nazi” s’établira sur le long terme en Allemagne.

Comment les partis démocratiques doivent-ils réagir face à l’AfD ?

Il n’y a pas de solution simple. Nous avons besoin d’une stratégie en plusieurs étapes. Il est important d’avoir un État capable d’agir et qui se préoccupe des demandes et des problèmes réels de ses citoyens. Les partis populistes instrumentalisent les déficiences et les problèmes et les utilisent à leur avantage. Si l’on parvient à endiguer ces manques, on prive les populistes d’un terrain favorable à leur développement. En 2015 par exemple, l’AfD a déjà presque disparu alors que la crise de l’euro se dissipait. C’est la crise des réfugiés qui a permis son “come-back” – le parti anti-européen s’est transformé en un parti anti-réfugiés. En 2017, cela signifie pour nous que nous devons organiser l’immigration, garantir une plus grande sécurité sociale et renforcer la démocratie, en encourageant la participation et l’éducation politiques. De plus, nous avons à nouveau besoin de plus de polémique autour des thématiques centrales.

Plus de polémique ? Pourtant, ce dont les Allemands semblent avoir besoin aujourd’hui, c’est plutôt d’harmonie.

La démocratie ne peut fonctionner que lorsque les contraires s’opposent publiquement et que des points de vue divergents sont exprimés. Au Bundestag, ça n’a vraiment été le cas ni pour la crise des réfugiés, ni pour la crise de l’euro. Pourtant, les réserves et les peurs ont besoin d’un exutoire. Si la politique établie n’offre pas cette possibilité, les conséquences s’expriment ailleurs.

Comment se comporter face aux populistes qui siègent au Parlement ?

Nous devrions les traiter normalement, de la même manière que les autres partis. Il s’agit de s’en démarquer, sans pour autant les exclure. L’AfD doit se ridiculiser elle-même dans les parlements, comme elle l’a déjà fait dans plusieurs parlements régionaux. Toutefois, il doit aussi y avoir des conséquences lorsque le cadre de la constitution est outrepassé.

Les sphères politiques ne sont pas les seules à devoir faire face aux populistes. Quels peuvent être leurs alliés ?

Nous avons besoin d’une vaste alliance contre le populisme. Richard von Weizsäcker (ancien président fédéral d’Allemagne) a dit un jour : “L’échec de la République de Weimar n’est finalement pas dû au fait que trop de nazis sont arrivés trop tôt, mais plutôt au fait que pendant trop longtemps, trop peu de démocrates ont été présents.” Dans le combat contre le populisme, la participation de tous les citoyens et de toutes citoyennes est requise. La bonne nouvelle, c’est que la montée de l’AfD en Allemagne a conduit à une repolitisation de notre société. Avec “Pulse of Europe”, un mouvement pro-européen est né. Au cours des derniers mois, 20 000 personnes, dont une majorité de jeunes, ont intégré la SPD. Cela prouve que notre démocratie est bien ancrée et stable.

Merci beaucoup pour cet échange.


Thomas Oppermann est Président du groupe parlementaire de la SPD au Bundestag allemand.