Opinions Europe

L’Europe a besoin de plus de solidarité

Un article d'opinion de Jakob von Weizsäcker


"European Union Quarter in Brussels" (CC BY 2.0) by leonyaakov


Si le modèle économique et social européen doit connaître à nouveau des jours plus cléments, nous avons besoin de trois ingrédients : plus de centralisation, plus de concurrence et plus de confiance mutuelle. C’est sur cette base que de nouveaux instruments de la solidarité pourraient voir le jour – comme par exemple un système de réassurance chômage européen.


La contradiction présumée entre solidarité et économie de marché se résout d’elle même lorsque l’on organise correctement cette relation. Avec le programme de Bad Godesberg de 1959, la social-démocratie en Allemagne est arrivée particulièrement tôt à cette conclusion. D’après cette perspective, l’État devient à la fois moteur et correcteur de l’économie de marché, cet appareil moralement aveugle chargé de générer la prospérité. Et pour que l’économie sociale de marché fonctionne, elle a besoin d’un État fort et d’un État social fort. Cette conclusion s’est imposée entre-temps à l’échelle nationale. À l’échelle européenne en revanche, nous avons énormément de mal à l’accepter.

Où est passé l’État social fort de l’UE ?

Ce que nous avons créé au cours des trente dernières années, c’est une merveilleuse économie de marché européenne, connue sous le nom de marché unique européen. L’Allemagne en profite tout particulièrement. Ce qui est produit dans ce pays peut être vendu sans problème dans toute l’Europe. Et ce qui est fabriqué dans d’autres parties de l’Europe peut être acheté sans scrupules en Allemagne. Simplement parce que les standards de production ont été harmonisés dans toute l’Europe. Ce qui est parfois perçu comme une régulation abusive de petits détails par l’UE est en réalité la condition du succès de cette économie de marché européenne. La prospérité qu’apporte le marché intérieur et les pertes qu’entraîne la sortie de ce marché, la Grande-Bretagne nous en donne aujourd’hui l’exemple.

Mais au côté de l’économie de marché européenne, où se cache l’État social fort ? Le père du marché unique européen, Jacques Delors, savait bien que l’Europe sociale fait partie de l’économie de marché européenne. Seulement, celle-ci n’a été jusqu’à présent que peu mise en œuvre. Il est vrai que nous avons une puissante Autorité européenne de la concurrence, qui agit de manière efficace contre les pouvoirs excessifs de monopole. Il est vrai que nous disposons, grâce à la politique régionale européenne, d’un panel d’outils pour encourager la convergence économique. Et il est également vrai que des initiatives assez vagues en faveur d’une Europe sociale sont régulièrement mises en marche, telles que le “socle des droits sociaux”, actuellement proposée par la Commission européenne. Mais concrètement, en comparaison avec les mécanismes sociaux et de solidarité existants entre régions au sein de l’État fédéral des États-Unis, pourtant peu social, le caractère social de l’État européen est étonnamment peu marqué.

Pourquoi n’y a-t-il pas plus de solidarité européenne ? Pourquoi l’inquiétude est-elle plus forte qu’un citoyen pauvre de Grèce abuse de notre solidarité, plutôt qu’un citoyen pauvre d’Allemagne ? Pour certains, un sentiment culturel de supériorité pourrait jouer ici un rôle. Jusqu’à ce que l’on réalise, espérons-le, que la culture grecque n’a rien à cacher face à la culture allemande.

L’aspiration à la souveraineté

Le véritable problème ne se trouve pas dans les différences culturelles au sein de l’EU qui, si elles existent bel et bien, sont en réalité enrichissantes et souvent charmantes. Ce sont plutôt les différences de nature et de qualité des institutions nationales en Europe qui sont décisives. Les systèmes d’éducation comme les systèmes de retraites, la santé publique comme les tribunaux, l’hébergement des réfugiés comme les administrations fiscales ne sont pas seulement construits très différemment, mais également plus ou moins bien conçus. Il est d’ailleurs nécessaire de rappeler que les institutions allemandes ne sont en aucun cas les leaders européens dans ces différents domaines.

Une explication plausible et en principe légitime à la faiblesse persistante de l’Europe sociale pourrait être la réticence des contribuables européens à subventionner de manière durable des institutions nationales relativement médiocres. Même aux États-Unis, où les États fédéraux bénéficient d’une autonomie bien plus importante que les Länder allemands par exemple, l’État central ne tolère sur le long terme aucune baisse de régime des institutions régionales dans des domaines clés comme l’assurance retraite, ou encore depuis peu l’assurance maladie, le régime fiscal et l’autorité publique.

Pourtant, c’est bien contre de telles limitations de la souveraineté des États membres que s’exerce en Europe une résistance acharnée. Un super-État européen n’est pas souhaité, à moins qu’il ne corresponde au modèle national de chacun des États. Mais bien entendu, il n’y aura jamais d’Europe française, allemande ou italienne. Pour progresser sur le chemin d’une Europe solidaire, nous avons plutôt besoin d’une stratégie en plusieurs étapes avec premièrement plus de centralisation, deuxièmement plus de concurrence et troisièmement plus de confiance mutuelle. Dans le cadre d’une telle stratégie, de nouvelles formes concrètes de solidarité pourront être développées, comme par exemple la réassurance chômage européenne.

Centralisation : Même si nous ne visons pas un super-État européen, nous avons besoin dans certains domaines de simplement plus d’Europe, dans l’optique d’une centralisation. L’Union bancaire en est un parfait exemple. Il ne peut pas y avoir de solidarité sur le long terme lors des crises financières si la surveillance du secteur financier reste laxiste et diffère selon les États. Pour cette raison, la création d’une Union bancaire européenne est une étape de centralisation justifiée et inévitable, qui reste toutefois à mettre en œuvre de manière beaucoup plus résolue. L’action humanitaire auprès des réfugiés dans l’UE et la protection des frontières extérieures constituent un autre exemple. Ces deux actions doivent être financées et organisées collectivement, afin que l’Europe puisse garder ses frontières internes ouvertes, y compris lorsque l’un des États membres se retrouve ponctuellement dans une situation critique sur le plan financier ou organisationnel. Bien entendu, le principe suivant doit rester valable : autant de centralisation que nécessaire, autant de subsidiarité que possible.

Comment Erasmus relance la concurrence

Concurrence: Dans d’autres domaines, la concurrence entre institutions étatiques peut être utile pour améliorer leur qualité. Ainsi, le mécanisme de solidarité Erasmus ne permet pas uniquement d’élargir l’horizon des étudiants, mais également d’encourager une concurrence constructive entre universités par-delà les frontières nationales. Il est important de noter que ce phénomène profite au bien-être des étudiants, indépendamment du portefeuille de leurs parents. D’autres éléments concurrentiels intéressants apparaissent dans les meilleures branches du financement européen de la recherche. Ils pourraient aussi apparaître de manière plus intensive dans la promotion des investissements, afin qu’une concurrence constructive entre différentes régions se développe en vue d’améliorer la qualité des projets d’investissement.

À ce stade de la réflexion, une mise en garde s’impose contre l’idée que les États devraient de manière générale entrer en concurrence les uns avec les autres, à la manière des entreprises. Car dans l’idéal, l’État doit seulement intervenir là où la concurrence privée entraîne des effets négatifs, par exemple pour l’assurance contre la maladie ou la pauvreté. L’État introduit à juste titre une obligation d’assurance dès la naissance pour que les personnes comparativement saines et riches – dans la mesure où elles sont consciente de leurs privilèges – ne puissent pas s’y soustraire. Si l’on réintroduisait la concurrence dans ces domaines par l’intermédiaire de la compétition entre États, cela causerait alors les mêmes problèmes que l’État doit en réalité empêcher. Les États diminuerait trop leurs impôts, afin d’attirer les personnes saines, bien formées et fortunées, au lieu d’investir plus dans l’éducation et la santé et de s’occuper mieux des individus dans le besoin. L’Europe doit enfin empêcher cette forme destructive de concurrence étatique – en particulier dans le domaine des impôts – plutôt que de l’organiser.

Confiance: Par endroits, nous avons également besoin dans l’UE de reconstruire une plus grande confiance mutuelle. L’Allemagne a obtenu après la Seconde Guerre mondiale un incroyable capital de confiance de la part de ses partenaires européens. Les pays actuellement en crise méritent un tel gage de confiance, entre autres sous la forme d’investissements européens substantiels pour l’avenir.

Tous entourés de sombres voisins ?

À l’inverse, le poison du populisme de droite consiste à convaincre les électeurs de son propre État avec des slogans nationalistes clamant que la patrie, probe et brave, serait traitée de manière injuste et entourée de voisins aux sombres desseins. Ce que cela a d’absurde : avec ces structures argumentatives basiques de la démarcation et de l’exclusion nationalistes ainsi que du ressentiment mutuel, les populistes de droite gagnent des voix en Allemagne, en France ou en Grèce, et travaillent gaiement tous ensemble au sein du Parlement européen pour détruire l’Europe.

L’Europe est une structure historiquement unique en son genre. Pour cette raison et afin de résoudre ses problèmes, elle devra développer de nouvelles formes de solidarité tout aussi uniques en leur genre. Une solidarité européenne inconditionnelle ne fonctionnera pas sur le long terme, parce qu’elle crée de mauvaises incitations en augmentant la durée de vie d’institutions nationales en dysfonctionnement. La solidarité n’aura pas plus de succès si elle prévoit pour les pays faibles des sanctions draconiennes en cas de faute – sanctions qui, en cas d’incident, ne peuvent qu’être abandonnées.

Pour des solutions qui fonctionnent vraiment

De nouveaux mécanismes européens de solidarité, qui comprennent des éléments de centralisation, de concurrence et de confiance, sont particulièrement prometteurs. De mon point de vue, une réassurance chômage européenne dans la zone euro visant à éviter ou à mieux combattre les situations de crise à venir en serait un bon exemple. L’élément de la centralisation serait dans ce cas évidemment présent. Par exemple, des exigences institutionnelles minimales pourraient être fixées à l’échelle européenne pour les organisations productives et sociales du marché du travail, en tant que conditions pour accéder à cette réassurance. Comme élément concurrentiel, le fait de baser sur les risques encourus les contributions des États à la réassurance pourrait constituer une incitation à de nouvelles améliorations des institutions nationales du marché du travail. Enfin, un projet d’une telle ampleur implique d’importantes incertitudes et des situations de départ très asymétriques pour les marchés du travail de la zone euro. Il exige donc un haut degré de confiance dans les bonnes intentions des partenaires respectifs en ce qui concerne les mesures préventives qui peuvent – et doivent – être mises en œuvre.

L’Europe doit devenir plus solidaire, dans le sens social-démocrate du “oui, mais” et du “mais aussi” : nous avons besoin d’un nouvel équilibre entre marché et État, entre responsabilité propre et solidarité. Nous n’avons pas besoin de slogans populistes, mais de solutions équilibrées qui peuvent fonctionner également sur le long terme.


Jakob von Weizsäcker est député social-démocrate au Parlement européen, où il siège en tant que membre de la Commission des affaires économiques et monétaires. 

Cet article est paru précédemment en allemand dans la revue Berliner Republik. Il a été traduit en français par Lucas Matray.