Interview Élections Groupes politiques

La France d’Emmanuel Macron : un défi pour les socialistes

Olivier Faure, président du groupe Nouvelle Gauche, analyse les débuts de la quinzième législature


Parti Socialiste - Mathieu Delmestre / Solfé communication


Un an après la création du mouvement En Marche !, la vague des « marcheurs » menée par Emmanuel Macron a conquis sans efforts l’Elysée puis les bancs de l’Assemblée Nationale. Olivier Faure, Président du groupe parlementaire Nouvelle Gauche, analyse les transformations du paysage politique français apportées par les députés LREM, partisans d’un social-libéralisme détaché des clivages politiques traditionnels.


En quelques mois, LREM a bouleversé l’échiquier politique français. Quels enseignements tirez-vous de ces transformations ? La droite et la gauche traditionnelles ont-elles fait leur temps ? Faut-il redouter une recrudescence des extrêmes, et en particulier du Front National ? 

Il y a un an, Emmanuel Macron venait juste de quitter le gouvernement. Les sondages donnaient une victoire sans appel à Alain Juppé, puis à François Fillon…  Marine Le Pen était vue comme une challenger crédible. Aujourd’hui, Emmanuel Macron est président ; mais il est déjà le président le plus impopulaire à ce stade du mandat et il vient de subir son premier camouflet électoral avec les élections sénatoriales. Marine le Pen et le FN traversent une crise d’identité et de projet. La droite est atomisée, la gauche fragmentée. Une seule chose est sûre : tout va vite, tout est volatile, tout est instable.

Le groupe parlementaire socialiste, que vous présidez, est passé de 295 à 31 membres en 2017. Après 5 ans au pouvoir et quelques mois de recul, comment expliquez-vous cette défaite ? Qu’aurait-il fallu faire différemment ? Que conseillez-vous à vos collègues socialistes et sociaux-démocrates européens qui, pour certains, pourraient se retrouver dans une situation similaire ?

Nous avons déçu. Nous avons créé de nouveaux droits pour les Français (mutuelle pour tous les salariés, meilleurs droits pour le chômage et la formation, accès aux soins avec le tiers payant pour tous, mariage pour tous, etc.), nous avons redressé les comptes de la Sécurité sociale, rétabli les marges des entreprises tout en rendant plus juste la fiscalité, en alignant notamment les revenus du capital sur le barème des revenus du travail, bref, amorcé une politique économique qui a posé les jalons de la reprise actuelle. Mais il a manqué une vision dans laquelle s’insère l’action. Quand quelqu’un achète une maison, il paie chaque mois, mais il comprend le sens de ses efforts et sait qu’à la fin il sera propriétaire. Nous, nous avons prélevé sans expliquer qu’à la fin il y aurait une maison et sans dire à quoi elle ressemblerait. Nous avons réformé par petites touches, sans donner le tableau final. Il y a tout un imaginaire à reconstruire. Pour que nos concitoyens nous suivent, ils doivent comprendre quelle société nous voulons bâtir avec eux.

Quelles sont aujourd’hui les perspectives de votre groupe parlementaire ? Quelles alliances envisagez-vous ? Le groupe Nouvelle Gauche se considère-t-il comme une force d’opposition ?

Nous nous sommes abstenus lors du débat de politique générale du premier ministre. Le Président de la République avait annoncé « un nouveau monde » que nous voulions juger sur pièce sans tomber dans une opposition pavlovienne. Depuis, les annonces du gouvernement, notamment dans le domaine économique, fiscal et social ont permis de clarifier la situation. Emmanuel Macron conduit une politique libérale sans nuance et nous sommes clairement dans l’opposition. Mais une opposition créative, exigeante, car les meilleurs opposants ne sont pas forcément les plus radicaux ; ce seront les meilleurs « proposants ». Nous voulons être des alternants, pas seulement des résistants. Nous ne sommes que 31, mais 31 déterminés à ne pas être des survivants et à nous positionner plutôt comme les premiers de cordée d’une nouvelle ascension. 31 lucides sur la défaite historique du PS aux présidentielles et aux législatives, mais 31 convaincus que le « dégagisme » ne pourra emporter Jaurès, c’est à dire une certaine idée de la démocratie et de la justice sociale. Nous avons des atouts, que nous avons déjà fait valoir lors de la reprise des travaux parlementaires cet été : notre expérience, notre expertise, notre ancrage territorial, notre histoire… À partir de ce socle, nous pouvons et nous allons reconstruire une gauche responsable et combative.

Malgré une volonté affirmée de renforcer le processus démocratique, l’absence d’une opposition unie et l’apparente docilité de la majorité présidentielle sont vues d’un mauvais œil par certains défenseurs de la démocratie. Doit-on craindre le renforcement d’un potentiel déficit démocratique dans les cinq ans à venir ?

Il y a pire : le populisme BCBG du président de la République, qui désigne les élus comme la cause de tous nos maux. Sa volonté est de contourner tous les corps intermédiaires (syndicats, associations, ONG…) pour assurer un dialogue direct avec l’opinion. Sa réforme institutionnelle signerait un nouvel affaiblissement du Parlement au profit du pouvoir exécutif. Emmanuel Macron pousse la logique de la Vème République jusqu’à l’incandescence. Il se dépeint sous les traits de Jupiter – il est en fait Janus, le dieu aux 2 visages. Côté face, il prétend donner le pouvoir à la société civile, côté pile, il est dans l’autoritarisme technocratique.

L’idéologie de La République en Marche !, c’est avant tout le renouvellement de la vie politique : des députés jeunes issus de la société civile, un programme « ni de droite, ni de gauche », ainsi qu’un progressisme européen assumé. Pourtant, les détracteurs d’Emmanuel Macron dénoncent une forme de populisme du centre, visant à réformer les acquis sociaux au profit d’un plus grand libéralisme économique. Selon vous, comment la nouvelle majorité présidentielle va-t-elle transformer la France et l’Europe ?

Emmanuel Macron est toujours excellent à l’oral. Le problème est le passage aux actes. Sa loi de finances est un retour au Moyen Âge fiscal avec son cortège de privilèges. Il se veut garant de l’accord de Paris sur le climat, mais avalise le CETA en l’état. A l’ONU, il se présente en garant de la lutte contre les inégalités, mais les creuse dès son retour à Paris. Sur l’avenir européen, espérons qu’il fera mieux que sa gestion bruyante mais inefficace du dossier des travailleurs détachés.

Réforme du code du travail, prolongation de l’état d’urgence, coupes budgétaires, hausse de la CSG… Les premiers débats parlementaires ont abordé une série de thèmes controversés. Comment qualifieriez-vous l’atmosphère au sein de l’hémicycle ? Les discussions sont-elles à la hauteur de vos attentes ?

La session extraordinaire de cet été permet de dessiner une réponse. Le procès en amateurisme qui a été fait aux nouveaux députés de la République en Marche est trop facile. Le mal est plus profond et tout autre :  nous avons siégé au côté de députés transformés en robots disciplinés, simples machines à voter. Canalisés par leur direction, les députés LREM ont par exemple voté contre leurs propres engagements de campagne pendant la discussion sur la loi qui devait moraliser la vie publique ! Dépourvus de toute histoire commune, ils n’ont pour l’instant en commun que l’admiration pour leur chef. C’est un peu faible pour prétendre rénover la vie politique française…


Olivier Faure est député socialiste à l’Assemblée Nationale depuis 2012. Il est président du groupe parlementaire Nouvelle Gauche et porte-parole du Parti Socialiste.