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Comment sortir de la tempête parfaite ?

Le rôle des progressistes européens dans la lutte contre le populisme


Mario De Carli


Anna Ascani, députée démocrate au Parlement italien, met en lumière la montée du populisme en Europe, incarnée en Italie par le succès du Mouvement 5 étoiles (M5S). Pour lutter contre la “rétromania” et réconcilier les citoyens avec la politique, elle préconise le renforcement des propositions politiques des progressistes européens.


Au cours des derniers mois, les démocraties occidentales ont manqué de peu d’être frappées par une tempête parfaite ; en réalité, certaines n’y ont pas échappé, notamment l’Angleterre avec le Brexit et les États-Unis avec Donald Trump.

L’Italie a été exposée sur au moins trois fronts : le chômage, l’immigration et la délégitimation des médias traditionnels.

Mon pays, l’Italie, a été exposé sur au moins trois fronts, parmi lesquels figurent deux problématiques typiquement italiennes et un enjeu mondial. Le chômage (en particulier le chômage des jeunes) est l’une de ces problématiques, bien que 800 000 emplois aient été récupérés au cours de cette législature, au regard de la période antérieure à la crise de la dette souveraine. La tragédie de l’immigration est un second enjeu, qui a forcé mon pays à assumer seul le sacro-saint devoir humanitaire, à la place d’un continent entier qui, à de rares exceptions près, a préféré détourner le regard. Enfin, la désintermédiation et la délégitimation des médias traditionnels ont conduit à un grand flou dans l’opinion publique et à une prise de pouvoir extraordinaire des médias sociaux, avec tous les avantages et les inconvénients que nous connaissons à ce phénomène.

Aussi différents qu’ils puissent être, ces thèmes ont un point commun : ils génèrent un sentiment d’insécurité. Il s’agit respectivement d’une insécurité vis-à-vis de son propre destin, d’une insécurité par rapport au futur de sa communauté et de son identité, et d’une insécurité cognitive, dans une époque qui nous a projetés au cœur du conflit entre vrai et faux, entre faits et affabulations. Ces thèmes ont récemment été abordés à Berlin lors du Progressive Governance Symposium, organisé entre autres par le Policy Network, Das Progressive Zentrum, le Parti socialiste européen et Volta. À cette occasion, je suis intervenue sur le thème de la confrontation entre progressistes et populistes, ainsi que sur le renforcement des propositions politiques des progressistes.

Le discours public a été mis en pièce par l’avènement des populistes, qui ont acquis par la suite une certaine hégémonie. Ou plutôt par tous ceux que nous identifions par ce terme, parce qu’ils se définissent tous, de manière antidémocratique, comme les seuls représentants légitimes du peuple. Leurs paroles se réduisent à des manœuvres tactiques et ne tendent jamais vers une véritable stratégie : elles amplifient le bruit de fond, la rumeur de l’insécurité, sans pour autant projeter d’en faire quelque chose de différent.

Le M5S nous promet une révolution pour faire table rase du présent et du passé récent, mais en réalité, il construit un panthéon pour les références politiques de ces 40 dernières années.

Il y a peu, Di Maio (vice-président de la Chambre des députés, membre du M5S, ndlr) s’est exprimé au sujet de Berlinguer (ancien secrétaire général du Parti communiste italien, ndlr), d’Almirante (ancien représentant du Mouvement social italien, parti politique d’extrême droite, ndlr) et de la Démocratie chrétienne (parti centriste dissous en 1994, ndlr). Ces quelques mots m’ont fait réfléchir, parce que je pense qu’ils signifient bien plus que ce qu’ils expriment explicitement (à savoir, le positionnement “classique”, ni de droite, ni de gauche). Ils agissent comme un manifeste pour la “rétromania”, pour reprendre une expression chère au critique musical Simon Reynolds, qui désigne une obsession à ressasser le passé. Le M5S nous promet une révolution pour faire table rase du présent et du passé récent, mais en réalité, il construit un panthéon pour les références politiques de ces 40 dernières années. Citons un autre exemple du “succès” de la rétromania : Trump s’engage à rendre sa grandeur à l’Amérique. Il promet en fait à ses concitoyens de revisiter une époque passée.

Le fait de ruminer le passé est-il vraiment un problème ? Oui, si ce phénomène devient hégémonique dans le discours public, parce qu’il indique alors l’absence de valeurs fondatrices. Choisir des valeurs, c’est également choisir une famille, une histoire, des racines, et construire par rapport à elles son propre chemin et sa propre direction : faire de la politique, plutôt que du bruit, c’est exactement cela.

Reconstruire la relation entre politique, société et opinion publique est une tâche impossible à laquelle nous ne pouvons renoncer.

Pour conclure, revenons en au point de départ : comment pouvons-nous échapper aux menaces de cette tempête parfaite ? Très certainement à travers des mesures politiques, comme l’a montré le gouvernement italien conduit par le Parti démocrate. Les résultats de ces mesures sont évidents. Pourtant, nous avons besoin de faire plus : nous devons reconstruire le débat public. D’une certaine manière, cela peut ressembler au supplice de Sisyphe : une tâche absurde et impossible, dans une ère où des millions de personnes ont été charmées par le chant des sirènes populistes (ou plutôt par leur rumeur), où la crise de la confiance mutuelle au sein de la société a réuni les conditions nécessaires à la viralité des fake news, où la vitesse et la personnalisation des médias sociaux nous ont projetés dans un phénomène que le philosophe Byung-Chul Han qualifie de “psychopolitique”. Reconstruire la relation entre politique, société et opinion publique est une tâche impossible à laquelle nous ne pouvons renoncer. Pour cette raison, mon humble suggestion est de renforcer les propositions politiques des progressistes européens, en refusant de renoncer à notre idée du futur : au contraire, nous devons l’affirmer haut et fort. Une idée du futur qui est celle des progressistes et des socialistes européens, et qui fait appel aux notions d’ouverture de la société, de droits, d’éducation, de développement, d’emploi et d’Europe.


Cet article a précédemment été publié en italien sur cette page, sur le site web d’Unità TV.

Anna Ascani est député au Parlement italien (Camera dei Deputati) et membre du Comité Culture, Sciences et Éducation. Elle a été élue membre de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe.